Des villes denses, quasi sans voitures, où le télétravail est devenu la norme : voilà à quoi devrait ressembler la grande région de Montréal en 2061 si l’on veut espérer réduire les conséquences sanitaires et environnementales des transports, selon des chercheurs. Si la pandémie a permis d’adopter massivement le télétravail nous rapprochant de ce « scénario optimal », elle nous en éloigne aussi en favorisant l’étalement urbain.

« L’important, c’est de limiter les distances que les individus pourraient parcourir en voiture, et surtout limiter le nombre de voitures en favorisant d’autres moyens de se déplacer. C’est vraiment le nerf de la guerre », dit Audrey Smargiassi, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Avec un groupe de chercheurs canadiens et américains, elle a réalisé une étude interdisciplinaire — publiée cet été dans la revue Environmental Research — qui imagine à quoi pourraient ressembler Montréal et les municipalités de sa première et deuxième couronne dans 40 ans. En jouant avec différents facteurs, ils ont modélisé plusieurs scénarios dans le but de trouver celui qui s’approche le plus d’une ville durable, c’est-à-dire aux conséquences sanitaires et environnementales limitées.

Dans ce « scénario optimal », la grande région de Montréal accueille en 2061 environ 5,2 millions d’habitants (contre 4,1 millions selon le recensement de 2016). Ils résident dans des quartiers densément peuplés, qui restent toutefois à échelle humaine grâce à une panoplie de services de proximité. La grande majorité des personnes ont délaissé la voiture pour lui préférer — et de loin — la marche, le vélo ou encore le transport en commun, dont l’offre a explosé. Réseau express métropolitain (REM), ligne rose, prolongement des lignes bleu et orange, tramway : tous les projets sur la table ont été ajoutés dans ce scénario du futur. Mais puisque le télétravail y est devenu la norme, les déplacements urbains restent limités.

Résultats : moins de voitures sur les routes, moins de blessures causées par des accidents, moins d’émissions de gaz à effet de serre et donc moins de maladies liées à la pollution.

« Les traumatismes routiers — les accidents avec les piétons et les cyclistes surtout — ainsi que la pollution de l’air sont les plus importants problèmes de santé découlant des transports. Des problèmes liés à l’utilisation de l’automobile. Dans notre scénario optimal qui limite les déplacements motorisés, on a observé jusqu’à 40 % de réduction de ces impacts négatifs [comparé au scénario de base dans lequel on ne change rien à la situation avant pandémie] », souligne Audrey Smargiassi.

À l’inverse, les transports actifs améliorent la santé des individus en maintenant leur bonne santé cardiovasculaire et en réduisant le risque de diabète, de cancer du sein et de cancer colorectal, précise l’étude.

« C’est sûr que le télétravail implique moins d’activité physique au quotidien. Mais les effets bénéfiques sur la santé restent plus importants avec ce modèle. Le télétravail change beaucoup de choses », poursuit la chercheuse.

Télétravail

Et si miser autant sur le facteur « télétravail » était une idée « farfelue » au moment de leurs recherches, avant la pandémie, ce dernier s’est imposé dans la vie de bien des Québécois comme une nouvelle normalité dans les derniers mois.

« On a fait un pas de géant avec la pandémie. Jamais on n’aurait imaginé pouvoir atteindre un taux de télétravail aussi élevé et aussi rapidement il y a encore six mois », se réjouit pour sa part la titulaire de la Chaire Mobilité de Polytechnique Montréal, Catherine Morency, qui a aussi travaillé sur cette étude.

À ses yeux, la pandémie a permis de nous rapprocher de ce « scénario optimal » en imposant un changement considérable dans nos habitudes de travail. Et d’après les plus récents sondages, les Québécois ne sont pas pressés de retrouver leur ancien bureau. Selon un coup de sonde d’ADP Canada, une firme spécialisée en gestion de ressources humaines, près de six Québécois sur dix (59 %) préféreraient travailler à distance au moins trois jours par semaine à l’avenir.

Les traumatismes routiers — les accidents avec les piétons et les cyclistes surtout — ainsi que la pollution de l’air sont les plus importants problèmes de santé découlant des transports. Des problèmes liés à l’utilisation de l’automobile. Dans notre scénario optimal qui limite les déplacements motorisés, on a observé jusqu’à 40 % de réduction de ces impacts négatifs. — Audrey Smargiassi

Mais contre toute attente, le télétravail a aussi induit un effet pervers auquel les chercheurs ne s’attendaient pas : l’exode vers les régions et donc l’étalement urbain. Ayant la possibilité de travailler de la maison, nombre de personnes y ont vu l’occasion de chercher un logement plus grand et plus proche de la nature. Selon les calculs de l’Association professionnelle des courtiers immobiliers du Québec, il y a eu 41 % de transactions de plus entre juin et août dans les régions qui entourent la métropole, contre une hausse de seulement 20 % dans la métropole.

« Le risque avec l’étalement urbain, c’est que ça s’accompagne de la dépendance à l’auto, note Catherine Morency. Mais est-ce que les gens achètent une deuxième résidence, un chalet, pour s’évader les fins de semaine, ou est-ce un vrai déménagement ailleurs ? Il va falloir surveiller ça. »

Retenir les urbains

Cette envie de quitter la grande ville témoigne, selon elle, de l’incapacité du milieu urbain à répondre aux besoins des citoyens en temps de pandémie. Il faut ramener la nature en ville et rendre les logements plus abordables, suggère notamment la chercheuse.

Mais le plus important est de décourager l’utilisation de l’automobile et, pour le moment, peu de choses sont mises en place « pour sortir quelqu’un de son auto ». Le gouvernement devrait se montrer « moins permissif » en taxant davantage l’essence, les grosses voitures, l’immatriculation, donne-t-elle en exemple. Et en contrepartie, il faut offrir plus de substituts à la voiture en améliorant l’offre de services en transport collectif.

Un « rééquilibrage de l’espace » est aussi nécessaire pour décourager les déplacements motorisés. « En implantant le télétravail, on retire certes beaucoup de voitures sur les routes, mais on rend aussi l’utilisation de l’automobile plus attrayante puisqu’il y a moins de congestion. Il faut inverser la tendance, faire des rues piétonnes, des rues partagées, plus de pistes cyclables. On crée alors des milieux de vie plus agréables. »

Source : Le Devoir, 14 septembre 2020, par Annabelle Caillou

Par Gaël Lupien